Malemort-du-ComtatA l’origine, comme dans une grande partie
du roman Les "Rouges du Midi", le village natal de Félix
Gras occupe une place privilégiée. Au départ, dans le
choix du sujet, l’enfance et l’histoire familiale du romancier
expliquent "un parcours qui le conduit très tôt dans le camp
des républicains"
sous le Second Empire et, plus tard, à ouvrir une courte parenthèse
dite "rouge" (1891-1901) dans un mouvement félibréen
traditionnellement marqué par l’idéologie conservatrice,
voire réactionnaire,
en cette fin de XIXème siècle où la république
a du mal à s’imposer comme régime politique définitif
en France.
Félix Gras est issu d’une famille de cultivateurs aisés
du village de Malemort, aux idées progressistes : sous la Convention
son grand-père Pierre, bien que faisant partie de la classe la plus
riche (son exploitation est l’une des plus importantes du village, bien
qu’il ne fasse pas partie de la "classe des propriétaires"
mais de ceux qui exploitent directement leurs terres) est l’un des cinq
commissaires nommés par le district pour administrer la commune, aux
côtés
notamment du curé conventionnel Mistarlet bien introduit dans les milieux
révolutionnaires du Comtat. Félix Gras raconte que cette attitude
contre "l’ordre établi" remonterait à son arrière
grand-père qui avait été "cravaché" par
le marquis de Gadagne pour n’avoir pas dégagé assez rapidement
sa mule du chemin et qu’il avait dû se cacher pour éviter
l’estrapade » (1)…
A la génération suivante, Jean-Pierre, le père de Félix
se distingue lors du "Noël scandaleux de 1823" à Malemort
où il est un des trois jeunes gens qui tirent des coups de feu lors
de la messe de minuit, réaction contre l’oppression religieuse
qui s’installe sous la Restauration (2).
Enfant, le jeune Félix reçoit l’écho, par la tradition
orale, des événements de la Révolution, événements
qui alimentent son imagination déjà fort développée, à la
plus grande joie des ses condisciples du collège Sainte Garde qui se
passionnent pour les récits qu’il en tire… Cette tradition
orale est entretenue par la pratique des veillées dont il garde un souvenir
déterminant puisqu’elles serviront de prologue au futur roman
(texte publié en avant-première dans l’Almanach Provençal
en 1892 avec le chapitre "Li Paure gènt").
Félix Gras ne conservera de cette transmission orale des événements
révolutionnaires dans son village de Malemort que l’aspect dramatique
qui alimentait son imagination sans faire la différence entre la légende
et la réalité des faits : ainsi de la scène de l’hôpital
quand "les papalins royalistes déguisés en pénitents
vinrent y massacrer les libéraux" (3) et que sa mère
lui aurait raconté à diverses reprises, scène qui s’est
effectivement passée mais sous le Directoire en 1797 et qui correspond
en réalité au
meurtre, à titre de représailles, de l’ex-meneur du club
de patriotes du village J.H. Roux, qui pratiquait, sous la Terreur, le racket
sur les personnes se cachant dans le village (prêtres réfractaires
en particulier) pour le prix de son silence vis à vis des autorités
du district, pratiques qui étaient restées impunies après
la chute de Robespierre (4)…
Ainsi, si la réalité historique des événements
de Malemort pendant la période de la Révolution est loin de la
légende qu’en tire Félix Gras pour son roman (mais c’est
le rôle du romancier) (5), par contre les personnages ont existé bien
que, toujours pour les besoins du roman, l’auteur joue librement sur
les noms et les rôles attribués.
Différentes recherches ont été effectuées sur la
réalité historique des personnages locaux du roman et en particulier
dans une thèse universitaire de 1971 oar Mme C. Adam sur les sources
des Rouges du Midi » (thèse reprise par l’historien vauclusien
A. Simon en 1989) : ces recherches s’évertuent à retrouver
une version locale classique de village dominé par un seigneur local,
situation qui n’existait pas (le fief appartenant à l’évêque
de Carpentras depuis le XIIIème siècle), le Marquis de (Bonadone)
d’Ambrun, patronyme d’une famille très ancienne du village
ne correspondant pas au personnage que le romancier campe. Par contre, celui
de Pascal (devenu Pascalet) paraît avoir bel et bien existé (6),
fils d’une famille de paysans pauvres (il y en avait quand même
beaucoup…) habitant un bori » proche du château d’Unang
: ce château est bien celui du roman (la Gardi ) et le propriétaire – R.
Olivier- pourrait bien correspondre à l’archétype de l’aristocrate
hautain (R. Olivier, notaire papal, avait été anobli par sa charge)
que décrit le roman, si l’on se réfère à son
rôle actif dans les derniers jours de la présence du vice-légat
dans le Comtat (il émigrera d’ailleurs à Rome avec lui
dès 1791…).
Personnage également important du roman, Adeline, la fille du châtelain,
pourrait effectivement être Marie Olivier, la fille de R. Olivier que
l’on sait s’être cachée à Malemort chez son
oncle le chanoine (qui sera guillotiné en 1794) dans leur demeure de
la rue Basse et effectivement religieuse comme la retrouvera dans le roman
le héros Pascalet à son retour de Waterloo…
Enfin, comment ne pas rappeler le passage assez ironique du roman qui décrit
les "séjours campagnards"» des évêques
de Carpentras dans leur "maison de plaisance" de Saint Félix,
description que n’aurait pas reniée certains romanciers libertins
du XVIIIème
siècle…
Il est pourtant peu probable que Pascalet ait fait partie du bataillon des
Marseillais mais il correspond parfaitement au héros enfant » si
bien utilisé dans l’imagerie révolutionnaire (comme le
petit tambour d’Arcole ou Agricol Viala pour ne citer que les héros
locaux). Prar contre, il est plus que vraisemblable qu’il ait participé,
comme des millions de paysans de l’époque, aux campagnes napoléoniennes
dont le récit tenait en haleine les veillées de son enfance chez
le cordonnieir Louis Neyron, voisin de ses parents (7).
Ainsi, ses souvenirs d’enfance à Malemort ont servi de référence
au romancier pour ses personnages et pour bâtir l’intrigue dans
son cadre local de cette grande fresque conforme, pour le reste du récit
(événements d’Avignon, journée du 10 août
1792 avec les Marseillais…), à la réalité historique
sur laquelle Félix Gras s’est minutieusement documenté,
comme en témoignent les emprunts aux diverses bibliothèques d’Avignon.
Le choix, au moment de la publication du roman en 1896, de conter l’épopée
du bataillon des Marseillais permet à l’auteur de faire l’unanimité dans
l’opinion, y compris auprès de la droite politique modérée
de l’époque, finalement ralliée à la République à la
suite de l’encyclique de Léon XIII de 1892 qui exhorte à la
reconnaître comme gouvernement légitime et permettra à l’ensemble
du Félibrige d’encenser la première partie du roman publiée
en provençal, Alphonse Daudet et Frédéric Mistral en tête.
Le roman, et en particulier la suite "La Terreur " et "La Terreur
Blanche",
continuera pourtant à irriter les nostalgiques de l’ordre ancien,
Charles Maurras en particulier, qui reprochera à Félix Gras d’avoir
travesti dans son roman la réalité des paysans de l’époque
de la Révolution.
A Malemort, les "Blancs" toujours traumatisés par les événements
passés feront un très mauvais accueil au roman : on sait que
l’ exemplaire de l’ouvrage donné par Félix Gras en
1900 à la bibliothèque du village verra ses passages les plus
controversés méthodiquement détériorés (pages
arrachées ou recouvertes d’excréments…) par certains
lecteurs à tel point qu’un deuxième exemplaire circulera
pendant plusieurs générations parmi les villageois jusqu’à la
réédition de 1989.
Daniel PLEINDOUX
(1)
Punition moyenâgeuse
encore en usage dans le Vaucluse papal.
(2) Voir l’article dans Malemort info n° 2 Scandale à Malemort à Noël
1823.
(3) Fait cité dans sa lettre au premier ministre Gladstone à l’occasion
de la publication du roman à Londres.
(4) J.H Roux avait été confondu de concussion , accusation
restée sans suite, son dossier d’interrogatoire ayant mystérieusement
disparu…
(5) Voir Le Village des Rouges du Midi 1989.
(6) Selon Léon Gassin, il pourrait s’agir de Paul Pascal Brulat,
né à Malemort en 1772.
(7) La maison du chemin sous les mûriers avait été construite
par son père, ses grands-parents (Pierre Gras et Jeanne Marie Neyron)
habitant en grange sur le Puy.