Malemort-du-Comtat
En
mars 2001 a été commémoré le
centenaire de la mort du poète et écrivain provençal Félix
Gras, né à Malemort en 1844 et chef de file, entre 1891 et 1901
(date de sa mort), du "Félibre rouge".
Félis est le fils de Jean Pierre Gras et Marie-Rose Bouscarle,
représentatifs de la classe des agriculteurs aisés de Malemort.
Son grand-père Pierre est, à la fin de l’ancien régime,
un des plus importants "ménagers" du village dont
l’ascension
sociale se fera par l’éducation (réservée à la
classe privilégiée en cette première partie du XIXe siècle).
Jean-Pierre sera géomètre et Félix, comme son père,
fera ses études secondaires au collège de Sainte Garde à Saint
Didier puis au pensionnat des frères de Béziers jusqu’en
1860.
Fait encore plus rare à l’époque, sa sœur, Rose Anaïs
, a également reçu une éducation poussée et fréquente
le cercle des poètes d’expression provençale : elle épouse
en 1863 J.H. Roumanille, l'un des fondateurs en 1854 du félibrige, mouvement
de renouveau littéraire provençal que conduit F. Mistral.
Ces liens familiaux favoriseront la vocation du jeune Félix Gras, installé à Avignon
comme clerc de notaire chez Me Jules Giela (également un des fondateurs
du Félibrige) et fréquentant assidûment les assemblées
poétiques provençales où il lit ses premiers poèmes
et reçoit les encouragements de F. Mistral.
A la fin du Second Empire, Félix Gras s’installe comme notaire à Villeneuve
les Avignon, période pendant laquelle ses convictions républicaines
s’affirment : écrit en 1868 une pièce la Carmagnole »,
qui sera interdite et en 1871 il cache chez lui Peloux, un des dirigeants en
fuite de la commune de Marseille.
Les vingt années qui suivent consacrent sa vocation poétique
avec la publication en 1876 de son premier poème épique : Li
Carbonnié », ode à la nature qu’il aime parcourir
(F. Gras est un chasseur passionné) ainsi qu’au petit peuple qu’il
glorifie et à travers lequel il évoque déjà "Le
vin de 1792" qui fermente dans les cœurs…pour préparer
la chasse aux rois.
En 1881, la geste provençale "Toloza" qu’il publie
est un hommage au renouveau occitan et son chef d’œuvre
poétique
"Lou roumencero Provençau" paraîtra en 1887.
Il écrit
régulièrement dans l’Armara Provençau et participe
aux réunions du Félibrige (en 1890 il publie Lou catechisme dou
bon Félibre ») et plus tard dans l’Aïoli ». Il
fait partie du cercle étroit des auteurs provençaux célèbres
(comme Alphonse Daudet) ou simplement attirés par le renouveau littéraire
(comme Bonaparte Wyse, descendant irlandais de l’empereur qui l’appelait
ironiquement "M.Fat").
A Avignonn où finalement il choisit de se faire nommer juge de paix
en avril 1879, après son mariage en 1878 avec la nièce de J.H.
Roumanille, il fréquente également les cercles artistiques :
il est en particulier l’ami du peintre Paul Saïn qui laissera divers
portraits de lui dont un légué à la mairie de Malemort.
Dans le mouvement félibréen plutôt dominé par les
tenants de la restauration monarchiste ; F. Gras représente la branche
progressiste : républicain de longue date, il affirmera ses opinions
au moment de la célébration du premier centenaire de 1789, période
pendant laquelle les dernières tentatives de dénigrement de la
Révolution avec la publication d’ouvrages rappelant les divers
massacres » ou événements sanglants survenus dans le Comtat
pendant la Terreur se multiplient à Avignon. Les prises de positions
publiques de F. Gras pour le camp progressiste qui devient majoritaire dans
le Vaucluse (les listes républicaines puis Radicales-socialistes triomphent
dès les élections de 1885) se multiplient :
- discours d’inauguration du monument du centenaire du rattachement d’Avignon à la
France en 1890 (en présence du président Sadi Carnot)
- discours prononcé à Carpentras en 1891 à l’occasion
de sa nomination comme Capoulié du Félibrige à la suite
du décès de J.H. Roumanille, qui annonce le thème de son
futur roman Les Rouges du Midi ».
Dès cette nomination, il affirme lui même sa particularité de
Félibre Rouge » comme l’attestent les dédicaces qu’il
envoie à ses amis politiques pour la parution de son recueil de contes
et nouvelles "Li Papalino" la même année 1891.
Cet ouvrage, dans la traditon de Boccace, est considéré comme
l’équivalent
provençal des "Lettres de mon moulin" de son ami Daudet
et la qualité littéraire de ses contes (Catherine de Sienne,
le pape Clément V…) lui ouvre un public bien au delà des
lecteurs locaux de l’Almanach Provençal.
Les dix dernières années de sa vie seront dominées par
l’écriture et le succès des "Rouges du Midi",
roman historique qui lui apportera une renommée nationale (avec la publication
en feuilleton dans le journal "Le Temps" du roman et de sa
suite "La Terreur" et
"La Terreur Blanche") et la publication simultanée
du roman en anglais à New York en 1896 et en Angleterre (où l’éditeur
publie une lettre élogieuse du premier ministre Gladstone sur le roman)
et même en suédois.
La diffusion en 1900 du recueil en français complet par J. Rouff (l’éditeur
de romans populaires, en particulier de Victor Hugo) lui valut d’être
considéré comme l’Erckmann Chatrian de la Provence, même
si des réserves politiques sur l’œuvre sont émises
de la part de Ch Maurras et même F. Mistral qui voit, dans les 2ème
et 3ème parties du roman publié en français un carnaval
et un bourbier politicien extraordinaires ».
C’est au moment de ce succès de librairie, paradoxalement bien
au delà de l’audience restreinte de la littérature provençale,
que meurt prématurément en mars 1901 le "Félibre
Rouge" qui
avait réussi la synthèse du nationalisme patriote de la IIIème
République et du particularisme provençal, synthèse résumée
dans le proverbe qui sert d’épitaphe sur sa tombe dans son village
natal de Malemort du Comtat :
"Amo moun village maï que toun village, amo ma Provenço
maï que ta province, amo la Franço maï que tout !"
Daniel PLEINDOUX